Je me suis choisie · Chapitre 1

Basse-Terre

Partie I, Celle que j’étais

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Le premier des vingt-trois chapitres, offert en lecture libre.
Chacun se prolonge par une chanson.

Il y a des matins dont je me souviens avec le corps avant de me souvenir avec la tête.

C’est d’abord la lumière. À Basse-Terre, le jour ne se lève pas, il arrive. Il monte d’un coup derrière la Soufrière, il glisse le long des flancs verts de la montagne, et il entre dans la maison sans frapper, par les persiennes mal fermées, par les fentes des volets. Une lumière épaisse, presque liquide, qui annonçait déjà la chaleur du jour. Elle se posait sur le sol, sur les draps, sur nos visages endormis, et elle avait cette manière bien à elle de ne pas réveiller brutalement mais d’appeler doucement, comme une main tiède posée sur l’épaule. Je m’éveillais dans cette lumière comme on s’éveille dans les bras de quelqu’un.

Puis venait l’odeur du chocolat.

Ma mère ne buvait pas de café. Jamais. C’était le chocolat qu’elle préparait, chaque matin, pour nous six : chaud, épais, sucré, remué longtemps dans la petite cuisine de l’entrée. Ce parfum-là, c’est l’odeur de mon enfance entière. Il ne se contentait pas de flotter : il montait, il cherchait, il se faufilait sous les portes, de pièce en pièce, il venait nous prendre jusque dans le sommeil. Il nous tirait du lit mieux qu’aucune voix, mieux qu’aucun réveil. Et quand je le respire encore aujourd’hui, où que je sois dans le monde, c’est Basse-Terre qui revient d’un coup. C’est ma mère qui revient. C’est toute une époque qui remonte à la surface, intacte, avec sa lumière, sa chaleur, et ses six enfants réunis pour le chocolat du matin, les uns assis, les autres debout, chacun avec son bol.

Notre maison était en dur. Petite, mais solide, comme nous. Elle se déployait tout en longueur, sur une seule profondeur, une pièce après l’autre, comme si on l’avait dessinée d’un seul trait patient.

On y entrait par la cuisine, et cette cuisine mérite d’être décrite telle qu’elle était vraiment, car elle était belle. C’était le cœur de la maison, un espace pensé au centimètre près, où chaque chose avait sa place et où rien ne manquait. L’évier et la gazinière se faisaient face, de part et d’autre, et le réfrigérateur était collé au mur entre les deux ; il restait juste un petit passage pour aller de l’un à l’autre. Au-dessus, autour, les placards et les étagères où la vaisselle s’alignait, propre et rangée, prête pour le repas suivant. Un petit espace, oui, mais agencé, ordonné, plein de vie : le domaine de ma mère, celui d’où sortait, jour après jour, de quoi nourrir toute la maisonnée. Elle s’y tenait, dans ce passage étroit, et de là, en deux pas, elle avait tout sous la main.

Puis venait le salon. Nous y avions un petit salon en osier, avec un semblant de canapé où l’on s’asseyait, et une table, rangée dans un coin pour laisser de la place à la vie. Car chez nous, l’espace se partageait : on ne mangeait pas tous assis autour de la table, certains restaient debout, et personne ne s’en formalisait. C’était ainsi, et c’était joyeux.

Venait ensuite la chambre, puis la salle d’eau. Les toilettes s’y trouvaient aussi, protégées par un rideau qui préservait l’intimité de chacun. Et entre la chambre et cette salle d’eau, pas de porte : des rideaux, confectionnés par ma mère, de ses propres mains, comme tant d’autres choses de la maison. Partout, elle avait aménagé des rangements, des recoins astucieux, de petits espaces pensés pour tout accueillir. Rien n’était laissé au hasard, rien ne débordait. Dans cette maison modeste, il y avait un ordre, une intelligence, une douceur : une manière de faire tenir toute une vie de famille sans que jamais rien ne manque à personne.

C’était petit, et c’était complet. C’était modeste, et c’était beau. C’était notre royaume.

La nuit, nous nous répartissions comme nous pouvions. Les filles dormaient dans la chambre, avec maman. Les garçons, eux, dormaient dans le salon. Je me souviens de cette géographie du soir, de cette manière qu’avait la maison de se transformer à la nuit tombée : le salon qui cessait d’être le salon, chaque mètre carré qui trouvait sa fonction, les corps qui se rangeaient dans le peu d’espace comme les pièces d’un jeu qu’on connaît par cœur. Aujourd’hui, je sais ce que cela voulait dire : peu de moyens, beaucoup d’ingéniosité, et une mère qui faisait tenir tout cela debout sans jamais nous laisser sentir ce qui manquait.

Nous étions six.

Lucie était l’aînée. Ma grande sœur. Et je dois être honnête sur ce que nous étions, elle et moi, dans ces années-là : nous n’étions pas complices. Loin de là. Lucie, pour la petite fille que j’étais, c’était l’autorité. Quand notre mère partait travailler, c’est elle qui prenait le relais, et c’est précisément cela que je ne supportais pas. Je trouvais déjà bien assez pesante l’autorité de ma mère quand elle était là ; alors qu’une sœur s’en empare en son absence, cela, je le refusais de toutes mes forces. Je bravais Lucie. Je lui tenais tête. Dans mon cœur d’enfant, l’absence de notre mère ne lui donnait aucun droit de commander.

Je me souviens particulièrement du calendrier des tâches ménagères que maman avait établi. Chacun avait son rôle, et c’était à Lucie de veiller au grain en son absence. Mais j’avais ma propre logique, implacable comme peut l’être celle d’un enfant. Un jour où c’était mon tour de vaisselle, j’ai catégoriquement refusé de m’en charger. La raison, pour moi, coulait de source : je n’avais pas déjeuné à la maison ce jour-là, mais chez notre voisine. Il m’était tout simplement impossible de comprendre, et encore moins d’accepter, de laver des assiettes que je n’avais pas salies. C’était injuste, profondément injuste à mes yeux, et aucune injonction de ma grande sœur n’aurait pu me faire plier.

Pourtant, du côté de Lucie, il y avait de l’amour. Elle avait été heureuse à ma naissance : j’étais la première fille après elle, et elle m’attendait comme une petite alliée. Elle a tout fait, je le sais aujourd’hui, pour m’amadouer, pour me rapprocher d’elle. Mais enfant, je ne me laissais pas apprivoiser. Je résistais. Je m’en allais ailleurs.

Car la vérité, c’est que j’étais bien plus proche de mes frères. C’est à eux que je m’identifiais, eux que je suivais, eux dont je me sentais la sœur avant tout. Il y avait là, déjà, quelque chose d’insoumis : une petite fille qui refusait l’autorité qu’on voulait lui imposer, et qui allait chercher, du côté des garçons, un air plus libre.

Et puis le temps a fait son œuvre, comme il le fait toujours avec les choses vraies. Lucie et moi avions fini par nous rapprocher, lentement, au fil des années. Aujourd’hui, et c’est l’une des plus belles surprises de ma vie, c’est avec elle que je suis la plus proche de tous. Cette sœur que je bravais enfant est devenue mon pilier de femme. Ce que j’ai refusé jeune, je l’ai retrouvé plus tard, transformé en tendresse. Mais je vais trop vite. En ce temps-là, à Basse-Terre, nous étions deux têtues qui s’affrontaient, et c’était ainsi.

Venait ensuite Michel, l’aîné des garçons, six ans devant moi. De lui, je ne dirai ici qu’un mot, car il lui faudra bien plus qu’un paragraphe : Michel était celui du dehors, du grand air. Là où je restais penchée sur mes cahiers, lui vivait dehors, du côté de la rivière et du vent, insaisissable et lumineux. Je le regardais partir et revenir avec une fascination que je ne m’expliquais pas encore. Il portait quelque chose que je n’avais pas, et j’y reviendrai, parce qu’il le mérite.

Mon complice, lui, c’était Daniel. Presque le même âge que moi, il était de ces frères avec qui l’entente se passe de mots. C’est avec Daniel que je partageais le plus, dans cette fratrie où chacun avait déjà sa place et son tempérament.

Puis il y avait moi, au milieu de tout cela. Ni l’aînée qu’on respecte, ni la dernière qu’on protège. Cette place du milieu où l’on apprend très tôt à observer, à se faufiler, à ne pas trop occuper d’espace.

Et après moi, les petites. Corinne, puis Sandra, la benjamine. Celles qu’on portait, qu’on consolait, qu’on aidait. Avec elles, j’ai connu très jeune ce que c’était que de prendre soin, de donner avant même d’avoir reçu.

Six enfants. Et une seule paire de mains pour nous tenir tous.

Notre mère nous élevait seule, et elle le faisait avec une force que je ne mesurais pas alors. Elle se levait avant le jour, elle se couchait après nous, et entre les deux elle accomplissait ce miracle quotidien : faire tenir une maison de six enfants avec ce qu’elle avait. Et elle n’avait pas beaucoup. Nous le savions sans le dire. Il y avait des fins de mois qu’il fallait étirer, des choses qu’on recousait plutôt que d’acheter, des repas qu’on faisait durer. Mais je n’ai jamais eu le sentiment de manquer de l’essentiel, parce que ce que ma mère ne pouvait pas nous donner en argent, elle nous le donnait autrement. En présence. En constance. Et en foi. Sa force, son courage, la manière dont elle portait tout cela sans fléchir mériteraient un livre à eux seuls, et je leur consacrerai les pages qu’ils méritent.

Car ma mère nous a élevés dans la religion catholique, et cette croyance-là tenait la maison presque autant que ses deux mains. Le baptême, la première communion, la confirmation : ces rendez-vous ont jalonné mon enfance comme autant de repères, de promesses, de manières d’être au monde qu’elle nous transmettait sans discours, par l’exemple.

Je n’étais pas une enfant des rues. Je le dis parce que c’est important, et parce que cela annonce déjà la femme que j’allais devenir. Je ne jouais pas beaucoup avec les autres enfants du quartier. J’étais réservée, studieuse. J’allais à l’école, et je rentrais à la maison pour travailler. C’était ça, mon rythme, ma manière. Pendant que d’autres couraient dehors, moi, j’étais dans mes cahiers, et j’aimais ça, sincèrement. Mais je crois aussi, avec le regard d’aujourd’hui, que cette sagesse-là était déjà une façon de faire ma place : non pas en prenant de l’espace, mais en méritant. En étant celle qui ne dérange pas. Celle dont on peut être fier sans qu’elle ne demande rien.

Cette bulle de concentration que je me créais semblait imperméable à tout. C’est peut-être pour cela que, longtemps, j’ai cru que la musique ne m’avait pas vraiment bercée, enfant. Que je n’étais pas de ces familles où l’on chantait, où l’on dansait, où la radio tournait du matin au soir. Chez nous, c’étaient surtout les informations, les voix du monde qui entraient dans le salon. Le zouk, lui, n’existait pas encore ; il viendrait bien plus tard, pour la jeune femme que je deviendrais.

Et puis, en y repensant, j’ai compris que je me trompais. Que la musique avait bel et bien bercé mon enfance, mais autrement. Pas une musique que je choisissais. Une musique qui venait à moi.

Car à deux ou trois maisons de la nôtre vivait le leader des Aiglons. Le groupe qui faisait danser toute la Guadeloupe, qui portait notre île et nos rythmes jusque sur les ondes. Et c’était là, tout près, qu’ils répétaient. Deux fois par semaine, ils venaient. Et toujours à la nuit tombée, jamais l’après-midi : c’est le soir qu’ils s’entraînaient, quand la ville se calmait et que leurs musiques pouvaient prendre toute la place.

Je ne les voyais pas vraiment. J’étais trop jeune, je n’avais pas le droit d’aller traîner par là pour les regarder. Alors j’écoutais. Et tout, dans ces soirs-là, m’arrivait par les oreilles avant les yeux. J’entendais d’abord les voitures qui se garaient, les motos qui pétaradaient en arrivant les unes après les autres, les musiciens qui se rassemblaient, les rires, les instruments qu’on décharge, les premières notes lâchées au hasard. Puis le silence, un instant, ce silence particulier qui précède le travail. Et enfin la musique qui montait : la biguine, les cuivres, les voix qui reprenaient le même passage encore et encore, inlassablement, jusqu’à ce qu’il soit juste. Je les entendais chercher, se tromper, recommencer. J’entendais une chanson naître, mesure après mesure, à quelques pas de notre maison.

Je revois la scène, ou plutôt je l’entends encore, avec une précision qui me bouleverse. Moi, la petite fille studieuse, à l’intérieur, dans la maison qui se repliait pour le soir. Et dehors, tout près, ce monde de musiciens que je devinais sans les voir. Je ne levais peut-être même pas la tête de mes cahiers. Mais c’était là, ça entrait en moi, ça s’imprimait quelque part au plus profond, dans une part de moi que je ne connaissais pas encore. La bande-son involontaire de mon enfance. La preuve que la musique m’habitait déjà, bien avant que je comprenne que ce serait elle, tout au long de ma vie, la compagne de mes joies et de mes silences.

Le soir tombait vite, comme il tombe sous les tropiques, sans prévenir. Les bruits changeaient. Les voix des mères qui rappelaient les enfants. La radio, dans le salon. Et, certains soirs, encore, la musique des voisins qui répétaient. Puis la maison se repliait pour la nuit, les garçons d’un côté, les filles de l’autre, dans cette intimité serrée qui était la nôtre.

C’était une enfance heureuse.

Je veux l’écrire clairement, ici, au début de tout, avant que ce livre ne traverse des zones plus sombres. Je n’ai pas eu une enfance volée. J’ai eu une enfance pauvre en moyens et riche en amour, et si l’on me demandait de choisir, je referais ce choix sans hésiter. La joie que j’ai connue là, entre une mère vaillante, la foi qu’elle nous a transmise, et cinq frères et sœurs sous cette lumière qui n’existe qu’en Guadeloupe, cette joie a été le sol sur lequel j’ai poussé. Tout ce qui est venu après, le bon comme le difficile, a poussé dans cette terre-là.

Mais il y avait, déjà, une fissure. Si fine qu’on ne la voyait pas. C’était cette chose que j’apprenais sans qu’on me l’enseigne vraiment : qu’une petite fille, pour être aimée, devait être sage. Discrète. Méritante. Qu’il fallait travailler, ne pas déranger, se faire douce et utile, et qu’alors, peut-être, on serait reconnue, choisie, aimée en retour.

Je ne le formulais pas ainsi, bien sûr. À sept ans, à huit ans, on ne formule rien. On absorbe. On range au fond de soi des croyances qui mettront près de cinquante ans à remonter à la surface. Une graine était plantée. La graine de l’attente. Celle qui allait, longtemps, longtemps, me faire croire que ma vie commencerait le jour où quelqu’un, enfin, me choisirait.

Il m’a fallu tout ce livre pour comprendre que ce quelqu’un, c’était moi.

Et puisque c’est par une musique du soir que tout a commencé…

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Et puisque c’est par une musique du soir que tout a commencé.

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